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Lorsque sont évoquées les femmes de Bosnie-Herzégovine durant la guerre, de 1992 à 1995, elles le sont
le plus souvent comme des victimes. Le viol de masse, les déplacements de population, les nettoyages
ethniques (terme impropre puisque les croates, les serbes et les bosniaques sont tous slaves) et les camps
de prisonniers ont forgé une image de proies. Bien qu’authentique, cette version ne recouvre évidemment
pas toutes les réalités de la vie des femmes lors de cette période.

De l’autre coté du spectre et d’après les chiffres de l’armée de la République de Bosnie-Herzégovine, 5360
femmes se sont engagées durant le conflit. Sur un effectif qui atteindra jusqu'à 150 000 membres, les
femmes représentaient alors 3,7 % de l’armée. Avant la guerre et l’éclatement de la Yougoslavie la force
militaire intérieure bosnienne était la Défense Territoriale qui comptait 30 400 hommes en 1986. L’armée
fédérale, la JNA (Armée Populaire Yougoslave) était en charge de la sécurité de l’ensemble de la
Yougoslavie. A la mort de Tito en 1980 les deux forces vont rentrer en opposition. La JNA, contrôlée par le
parti communiste yougoslave à Belgrade tente d’affaiblir les différentes Défenses Territoriales de chaque
pays composant la Yougoslavie (Bosnie-Herzégovine, Serbie, Monténégro, Croatie, Slovénie, Macédoine) et
se présente comme la seule légitime et responsable. Elle cherche ainsi à reprendre la main sur l'ensemble
des corps d'armée afin, officiellement, d’éviter toute confrontation ou interférence dans leurs attributions.
En 1991, à la veille de la guerre, la Défense Territoriale bosnienne n’est plus composée que de 8600
militaires dont 138 femmes.

Le 8 avril 1992, deux jours après le début effectif de la guerre, la présidence de Bosnie-Herzégovine prend
trois initiatives capitales : la République abandonne la référence au socialisme, une “menace de guerre
imminente“ est déclarée et le président, Alija Izetbegovic est investi des pleins pouvoirs. L’état de guerre
est proclamé le 20 juin, la conscription devient obligatoire le même jour pour les hommes uniquement.
Toutes les femmes qui rejoignent les rangs de l'armée l'ont donc choisi, plus ou moins librement.

Ces femmes se sont engagées par conviction, par nécessité ou par goût du risque, probablement le plus
souvent un complexe mélange des trois. La majorité d’entre elles a été affectée à ces postes
traditionnellement dévolus aux femmes : administration, cuisine, infirmerie. Mais dans les premiers mois
de la guerre, la situation de l’armée de la République de Bosnie-Herzégovine était critique, et son
dénuement quasi total ; face à la nécessité, des femmes ont pu accéder à des postes de combattantes.
Des rôles rarement tenus par le sexe présumé faible.

Ces femmes au front ne sont pourtant pas une exception dans l’histoire de la Yougoslavie communiste. Une
histoire qui débute précisement avec l’engagement massif et décisif des femmes. Lors de la seconde guerre
mondiale plus de 100 000 d’entre elles ont rejoint les rangs de Tito et de l’Armée Populaire de Libération et
des détachements de Partisans de Yougoslavie (Narodnoslobodilačka vojska i partizanski odredi
Jugoslavije) et viendront former par la suite le Front Antifasciste des Femmes Yougoslaves (Antifašistička
fronta žena) le 6 décembre 1942, en plein cœur de la guerre. Le parti communiste yougoslave s’est
largement appuyé sur les femmes et leur cause. Ses positions progressistes ont galvanisé une partie de la
jeunesse venues grossir ses rangs et 25 000 femmes mourront au combat pour la cause.
Ainsi, d’une guerre à l’autre des réponse identiques se retrouve. “Mon père a toujours voulu avoir un fils.
Je voulais aussi être son fils et un combattant alors il m’a taillé une veste militaire et j’ai rejoint l’armée“.
Ainsi parlait Danica Milosavljevic héroine de la guerre de libération nationale . Presque cinquante plus tard
Ajša Čosić Lutvica expliquait “Mon père a quatre filles. Je lui ai dis que j’avais rejoint l’armée et il m’a dis,
bien, je n’ai pas de fils, je suis fier de toi. Ca été un des meilleurs moment de ma vie.“

Les femmes sont présentent dans toutes les armées du monde et jouent un rôle majeur dans leur
fonctionnement. En revanche très peu de pays les laissent acceder à des postes potentiellement engagés
dans des combats rapprochés.
Un rapport de 2010 du ministère de la Défense britannique listait la France, le Canada, le Danemark, la
Finlande, l’Allemagne, Israël, les Pays-Bas, la Norvège, la Pologne, la Roumanie, la Suède, comme les pays
qui autorisent la présence de femmes dans des situation où elles ont à “combattre un ennemi au sol avec
des armes individuelles ou opérées par une équipe, en étant exposé à des feux hostiles et à une grande
probabilité de contact physique direct avec des forces armées hostiles“. La majorité des pays sont opposés
ou réticent à l’incorporation des femmes dans ces corps d’armée pour des raisons qui se situent à mi
chemin entre la morale et les nécessités tactiques.

L’armée dépend de la société civile dans laquelle elle s‘implante et doit donc en être le reflet, elle doit en
brasser les différentes composantes afin d’asseoir sa légitimité. Mais, en tant que détentrice de la violence
et de la puissance d’état elle a également une exigence de résultat et de très hauts standards physiques et
psychologique de recrutement liés à la dangerosité, la durée et la multiplicité des situations à affronter.
Peu de femmes sont capables de passer ces tests, ce qui ne signifie pas pour autant qu’aucune ne le soit.
Si l’intégration des femmes dans ces postes peux poser autant de questions c’est parce qu’elle agit comme
une inconnue dans l’équation. Le ministère de la défense britannique affirmait en 2002, après avoir
effectué des tests physiques au sein de l’armée que seul “0,1 % seulement des postulantes à un emploi
militaire et 1 % des femmes soldats expérimentées sont parvenues à atteindre le niveau requis pour ces
tâches“.

Le général à la retraite Hamid Bahto a dirigé la défense de Goražde pendant la guerre, il est définitif sur la
question. Pour lui une femme n’est pas en mesure d’endurer la violence d’un engagement armé au sol “Je
suis un homme, un homme peut être un soldat, une femme ne peut pas. Il est important de donner à
chacun sa place. Il n’y aucune femme qui puisse porter une mitrailleuse-lourde de 12 à 15 kg, en plus d’un
équipement qui pése déjà entre 12 et 13 kg. A Sarajevo il fallait monter sur Trebević [le plus haut sommet
au dessus de Sarajevo] et quelle femme peut courir en portant une mitrailleuse-lourde en haut de cette
montagne ? Aucune ne le peut. […] C’est très difficile pour une femme de faire partie des opérations de
combat. Elles peuvent faire d’autre activités, l’administration, la logistique, ou la santé mais pas dans les
opérations de combat“. Sa femme, assise a coté de lui, n’est pas d’accord avec ses propos. Il concède que
“celles qui se sont battues sont des héroïnes“, mais que “sur cent soldats il y avait peut être deux femmes
qui en étaient capables“.

Comme en echo Ajsa se rappellait quelques jours auparavant, “à cause des autres combattants je me
sentais comme un homme. A cette époque je faisait 65 kg et je portais ma mitraillette de 13 kg.“
L’incorporation des femmes dans des situations dangereuses semble passer par leur masculinisation ou
leur asexualisation. Dina plaisante d’ailleurs à ce sujet, “une fois même je leur ai demandé ce qui n’allait
pas avec moi, pourquoi personne ne voulait de moi. Ils me regardaient comme un homme, personne ne
s’approchait de moi ou ne s’interessait a moi“. Kadira Palic nous est plusieurs fois dépeinte comme la
femme “qui a les plus grosses couilles de son unité“. Jasmina souligne que “ça n’a jamais été un avantage
d’être une femme, les hommes me voyaient comme l’un des leurs, mais pour ca il a fallu gagner leur
respect et agir de façon a ce qu’ils me considèrent comme tel. J’ai du gagner leur confiance“. Danijela
explique qu’elle s’est peut être engagée “pour accomplir les souhaits de [s]on père qui avait quatre filles
mais voulait un fils pour le voir partir à l’armée“. Et Elvira souligne qu’elle “était traité comme un homme“.
Elle ajoute cependant “Je me considère moi-même comme un homme, donc ils me considéraient comme
l’un des leurs. Les sujets de conversation étaient aussi très masculins“, et, précise-t-elle malicieusement
“je n’ai jamais eu de désaccords avec eux“. Ainsi les vétérans que nous avons rencontrés ne sont pas en
reste qu’en au fait de juger les femmes dans leur globalité et de relayer des préjugés. La remarque qui
revient le plus étant bien evidemment que celle-ci sont souvent jalouses entre-elles et plus bavardes que
les hommes.

De façon générale le combat serait le privilège des hommes, leur terrain réservé. Et note Charlotte
Lindsey, il y “un débat en cours dans les milieux militaires et universitaires occidentaux sur l’intégration
d’un nombre plus important de femmes dans les forces armées. Certains auteurs considèrent que les
femmes qui s’enrôlent pour jouer un rôle actif « perdent les attributs de leur sexe, et ne sont plus
considérées comme des femmes féminines » “. Les débats pourraient également porter sur ce que sont les
attributs féminins, car c’est dans cet amalgame de moyenne physique, d’idées reçues et de valeurs plus ou
moins ancrée dans la tradition qui se joue le nœud du problème. Le fait n’est pas que ces femmes perdent
quoique ce soit - aucune ne semblent avoir eu l’impression d’être dépossédée d’une part d’elle-même -
mais plutôt qu’un ensemble de présupposés sont projetés sur les femmes. Elles seraient plus fragiles,
moins agressives et plus réticentes à employer la violence.

A rebourd de ce courant de pensée, les recherches de l’anthropologue Margaret Mead cherchent à
démontrer, dès les années 60, que les femmes auraient une plus grande propension à tuer que les
hommes dans des situations de conflits armés. Une hypothèse qu’elle étaie par des arguments de nature
culturelle, les femmes ne seraient pas éduquée au maniement de leur violence interiorisée dans un cadre
ritualisée, dans le sport notamment. Cette agréssivité réprimée serait d’autant plus intense une fois lachée
: "il pourrait être tout à fait contre-indiqué de permettre aux femmes, habituées par leur éducation à
contenir leur agressivité, de participer à la guerre offensive. En revanche, la guerre défensive ne présente
pas les mêmes inconvénients puisqu'elle évoque au contraire la base biologique de la défense du nid et des
petits“. Cette remarque, même si elle tend à ramener la femme vers son role traditionel de protectrice du
foyer et de la progéniture, expliquerait en partie pourquoi les femmes sont souvent plus visible dans les
guerres de résistance comme nous le verrons un peu plus loin.

En 2002 le ministère de la défense britannique a présenté un rapport et mené des tests au sein de l’armée
de terre sur l’incorporation des femmes. Bien que peu enclin à étendre cette possibilité à tous les postes
militaires cette étude souligne néanmoins que certains commentateurs ont exagéré les différences
biologiques présupposées entre hommes et femmes, concernant par exemple le niveau d’agressivité. Il
soutient “que la capacité d’agression [...] était généralement plus faible chez les femmes, qui avaient
besoin de provocations plus fortes, et qui semblaient plus enclines à craindre les conséquences d’une
attitude agressive de leur part“ ajoutant surtout que ces différences d’agressivité ne relevaient pas
simplement de distinctions de sexe mais probablement de genre et que celles-là “pouvaient être annihilées
en cas de provocation et de permission relevant du social“.

Les concepts de courage, de virilité et d’agressivité sont intimement liés dans ces corps d’armée exposés
aux plus grands risques. Celui qui va au front, celui-là est un homme. Mais par renversement celles qui
sont acceptées dans l’unité semblent avoir un effet galvanisant sur les hommes. En suivant cette même
logique virilité / agressivité / courage, si une femme va au combat alors il serait particulièrement honteux
pour un homme de ne pas en prendre part. “Parfois j’ai pu etre une source de motivation pour les autres.
Alors que nous partions combattre, j’y allais parfois sans y penser vous savez… j’etais devant et parmis
eux certains me disais de ne pas y aller seule, de ne pas y aller en premiere, que j’etais une femme.“
raconte Kadira Palic. “Je sais qu’avec ma présence j’encourageais les autres hommes. Ils étaient parfois
humiliés de fuir le champ de bataille. C’est comme ça que les lignes ont été gardées“ s’en amuse Sabaheta
Cutuk. Esma Drkenda évoque un ami avec qui elle a combattu, Haso Kazagic, qui lui disait “recemment
que lorsqu’il entendait ma voix, il savait que nous allions gagner. Nous allions survivre parce qu’il y avait
des femmes avec nous, donc nous allions gagner. Ça les motivait de nous avoir avec eux.“

Une jeune femme les armes à la main a un impact visuel et psychologique très important et fait souvent
partie de l’imagerie militaire lors des conflits, d’autant plus dans les guerres asymetriques où les moyens
matériels et humains des beligerants sont très inégaux, comme en Syrie, au Vietnam ou en Bosnie
Herzégovine. Les femmes militaires mises en scène, sont un très bon élément de propagande. Elles sont
valorisées pour motiver les troupes et pour souligner l’engagement total de la société dans cette guerre où
même les femmes se battent. Leurs actions sont reportées, des chansons sont écrites pour elle. Elle
représentent le sacrifice absolue de l’innocence et la détermination de la jeunesse dans le conflit. Leur
courage et leur volonté sont loués par tous.

Le docteur Ismet Ceric, directeur retraité du département de psychiatrie à l’hôpital central de Sarajevo
affirmait en juin 1993 à Chuck Sudetic dans un article du New York Times portant sur les quelques femmes
qui combattaient alors au front, que celles-ci seraient plus résistantes et plus résilientes aux syndromes de
stress post-traumatique : “nous avons trois fois plus de patients que de patientes et les femmes
surmontent plus rapidement les SSPT“. Il est difficile de vérifier ces propos et ces chiffres [le Dr Ceric était
en trop mauvaise santé pour obtenir une interview] néanmoins le fait d’avoir moins de patientes que de
patients ne signifie pas nécessairement que celles-ci soient moins touchées (d’autres causes –
l’impossibilité de se déplacer, des hontes ou tabous culturels, une méconnaissance du système de soin, etc
– peuvent être invoquées). Ses propos, par ailleurs, ne semblent pas corroborés par les recherches
menées jusqu’à présent dans ce domaine, comme le souligne le professeur agrégé Humbert Boisseaux,
chef du service de psychiatrie de l'hôpital d'instruction des armées du Val-de-Grâce ; “il n’a jamais été
prouvé, à ma connaissance, de lien entre la génétique ou la biologie et les SSPT“. Il est possible
d’envisager les propos du Dr Cosic comme relevant d’avantage de la propagande et du soutien idéologique,
que de l’observation médicale.

Car de fait elles n’ont pas été épargnées par la violence des souvenirs qui les accompagnent. “Je travaillais
dans un hopital avant la guerre, j’avais l’habitude de voir des gens mourir, mais de maladie et les morts
que j’ai vu c’est quelque chose que le cerveau ne peut pas absorber“, décrit sobrement Dzevada. Elles n’en
parlent que très peu, toujours à des personnes très proches, le plus souvent des vétérans de leurs unités.
Ce sont les seuls qui semblent pouvoir apréhender intimement les instants de mort qu’ils ont traversé
ensemble. “Dans un groupe de combat, il y a l’idée que l’autre peut comprendre, parce qu’ils ont vécus les
mêmes expériences et qu’avec eux il est possible de se passer des mots“, précise le docteur Humbert. Le
retour à la vie civile est vecu comme un brusque décalage, “les facteurs contenants se délitent et les SSPT
apparaissent plus facilement“. Pour Esma Drkenda, le retour de flamme s’est produit près de dix ans après
la fin de la guerre, par une rupture nerveuse très violente. Elle a alors découvert la Zeka House, une
association mise en place par un médecin allemand qui prend en charge les femmes et les enfants victimes
de traumatismes de guerre. Aujourd’hui elle en est la présidente et l’association a déménagé à Gorazde.

L’article du New York Times évoquait plus largement un possible changement de mentalité de toute la
société au cœur de la guerre sur la condition des femmes. « “Les Balkans sont dominés par des sociétés
patriarcales dans lesquelles les hommes dictent la morale et les femmes sont régulées au foyer, explique
Nermina Kurs Pahic, écrivain et critique d’art.[…] “Beaucoup de femmes acceptent l‘idée d’être mère de
guerrier“ explique-t-elle précisant que les poemes épiques qui ont participé à la définition des valeurs
morales dans cette partie du monde depeignent la femme idéale en mère fière de la mort héroïque de ses
fils“ ».

Le docteur Ceric là aussi se montrait très enthousiaste “ce mythe s’est éffondré pour la première fois.
Maintenant les femmes feront plus attention à leurs enfants et à leur foyer qu’aux mythes nationaux. Et
elles ont désormais compris que les décisions politiques sont si sérieuses qu’elles ne les laisseront plus aux
seuls hommes. Elles sont trop sérieuse pour être laissée à des personnes aussi véreuses que l’ont été nos
leaders“ ».

Mais pour autant ce n’etait pas la première fois que les femmes dans les Balkans s’engageaient pour
défendre leur vie ou leurs valeurs. Au sortir de la seconde guerre mondiale, et après un sacrifice
considérable, les femmes obtenaient le droit de vote en 1946 puis le droit à l’avortement en 1960. Ces
femmes se sont engagées avec l’espoir d’une amélioration de leurs conditions de vie et une plus grande
reconnaissance sociale.

“[…] Aujourd’hui, les femmes combattent côte à côte avec les hommes pour la liberté des peuples de la
Yougoslavie, contre les envahisseurs inhumains et contre leurs serviteurs … Elles se battent pour
l’indépendance de leurs peuples, et cela fait partie du grand combat pour l’égalité entre les femmes et les
hommes, ce dont elles étaient privées, sur le territoire de la Yougoslavie, n’ayant pas le droit de vote ni
celui de participer à la quête des solutions pour résoudre les problèmes de notre société. Dans le combat
qu’elles mènent aujourd’hui elles se battent pour l’égalité entre les hommes et les femmes. […] Les
femmes de Yougoslavie qui ont fait, avec une immense exigence envers elles-mêmes, de grands sacrifices,
ces femmes-là, qui se trouvent dans les premiers rangs de la résistance populaire antifasciste, ont le droit
ici et aujourd’hui, d’établir les faits, une fois pour toutes: le combat mené aujourd’hui doit être fructueux
pour les femmes des peuples de la Yougoslavie et personne ne pourra jamais leur ôter ces fruits
péniblement récoltés !“

Extrait du discours de Josip Broz Tito lors de la première conférence mondiale du Front
Antifasciste des Femmes de la Yougoslavie, en 1942.

Ainsi lorsque les femmes s’engagent en 1941 c’est avec l’idéal d’une société nouvelle portée par un
message politique qui leur laissent entrevoir la possibilité d’y prendre part. Dès lors si Nermina Kurs Pahic
souligne le poid du patriarcat dans la société bosnienne c’est bien que celui-ci était loin d’avoir disparu en
1992. La société nouvelle égalitaire n’était pas qu’une réthorique mais la réalité des faits était loin de
l’optimisme affiché par le parti communiste.

Si le docteur Ceric semble appeler de ses vœux l’avènement d’une société ou les femmes pourraient et
devraient pendre part à la vie politique, un vœux qui semble aller dans le même sens que la volonté de
Tito, c’est que cette société n’avait pas émergé après 30 ans de communisme et que cette pensée n’allais
pas de soi.

Les femmes de la guerre de 1992-1995 se sont battues pour une société qui se révèle au final, 20 ans
après moins démonstrative et volontariste dans le discours que ne l’était celui du parti communiste
yougoslave. Mais qui n’est pas pour autant innactive sur la question. Une société néanmoins engluée dans
l’immobilisme politique, où les partis nationalistes continuent a jouer avec les mecanismes de replis
identitaires hérités de la guerre, et par la complexité de son administration, où 160 ministres participent à
l’élaboration du cadre social, économique et politique de moins de 4 millions de personnes. La société
multiéhtnique célébrés dans les reportages du début de la guerre a débouché sur un hybride dysfonctionnel
à trois têtes. Les divisions ont été institutionnalisées par les accords de Dayton, la republique des serbes
de Bosnie et la fédération croato-musulmane se partagent le territoire de la Bosnie-Herzégovine et les
blocages, à tous les niveaux, sont nombreux.

La majorité des vétérans que nous avons rencontré se montrent déçut de l’évolution de ces dernières
années. Esma Rašidagić Merčanić est très claire sur ce point “Moi et la plupart des gens comme moi,
voulions quelque chose de completement différent de ce que nous avons aujourd’hui. Je dis souvent à Dieu
que je regrette la jeunesse et le sang que nous avons répandu et gaché pour rien. Nous avons renforcé la
position des politiciens, ce sont les seuls aujourd’hui qui ont amelioré leur sort.“

Durant les vingt années qui ont suivi la guerre, elles ont été progressivement écartées et oubliées. Les
bosniens sont pourtant conscients de ce que leur société doit aux femmes en général durant ce temps de
guerre : pour beaucoup, ce sont elles qui ont tenu le pays pendant que les hommes étaient sur le front.
“Toutes les femmes qui sont restées en Bosnie pendant la guerre sont des héroïnes“ une phrase prononcée
par l’ex-général Jovan Divjak mais que nous réentendrons à plusieurs reprise. Les femmes ayant combattu
font figure d’exceptions. A part quelques cérémonies officielles et bonnes paroles, très peu d’aide leur a été
proposée. Parmi elles, plusieurs sont au chômage et la plupart ne reçoivent plus de pension d’ancien
combattant. La figure du combattant / libérateur, bien qu’omniprésente en Bosnie ne s’applique pas à
elles.

La Bosnie reste dans une économie faible avec un chomage à 45% officiellement (27% selon les critères de
l’OIT) et leur situation est loin d’être exceptionnelle. De façon générale c’est le taux de chomage des
femmes qui est très élevé. “J’en suis venu a réaliser que dire pendant un entretient d’embauche que j’étais
dans l’armée est stupide. Ils vous demandent qui vous a forcé, ou vous disent que eux aussi étaient dans
l’armée. Ca n’avait rien de spécial, ils s’en moquent. C’est toujours “qui êtes-vous ?“, “qui sont vos parents
?“, “nom de famille ?“, “position ?“, etc.“ s’en agace Danijela Rakić.

En 20 ans les choses changent mais très lentement. La lourdeur de son administration, la transition d’une
économie planifiée à une économie de marché, la corruption, les privatisation / spoliation ont vidé des
régions de leur moyens de production et ont agravé les conséquences de l’après-guerre. Ces femmes
voudrais que leur role soit connu et leur engagement reconnu “J’ai recherché sur internet des documents
sur le role des femmes pendant la guerre de 1992-1995 et je n’ai rien trouvé. J’ai trouvé beaucoup
d’informations sur les femmes qui s’etaient engagée chez les partisans durant la seconde guerre mondiale.
Une femme est morte a Kacelj et personne ne mentionne son nom. Elle n’est pas une héroïne mais elle a
donné sa vie pour ce pays !“ Mais la plupart des bosniens cherchent à oublier l’agression (terme utilisé
pour désigné la guerre de 1992-1995, sous entendu l’agression serbe) et ses suites. Pourtant tout les
ramène à ce moment de leur histoire et la page n’est pas tournée. La structure ethno-politique héritée des
accords de Dayton leur rappelle sans cesse les fractures qui traversent la société. Des lignes marquée
géographiquement, issu des lignes de front et qui continuent de façonner l’état d’esprit des populations.