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« Beaucoup plus qu’Artaud – de façon moins aisément récupérable – Bataille accule la représentation
en mettant une fin brutale au concept imitatif, ou plutôt méta-imitatif de l’art. Une fois de plus dira-t-on.
Peut-être. Sauf à considérer qu’il y met fin pour ainsi dire trois fois. La première en rappelant que l’art,
depuis qu’il existe, n’a jamais représenté le réel, qu’il a toujours ajouté une "part crée", une part active
qui prolifère et contamine les éléments supposés "représentatifs" dans l’œuvre. La seconde en montrant
que cette part irréductible est une "part maudite", faisant en tant que telle l’objet d’une censure. La
troisième en pratiquant cette expérience : que dans certaines conditions (disons historique) pour éviter une
offensive générale et généralisée, une grande nuit du mal, cette part devrait cesser d’être cela, une part,
une dépense limitée, supplément d’âme ou complément d’être, pour atteindre à l’ampleur de la totalité,
enjeu majeur de l’existence.

Quelle seront les formes de [cette] déchirure ? Cela revient à demander de quelle contrainte il faut se
libérer, à identifier ce qu’il y a ou ce qu’il reste à déchirer. Bataille est radical, il n’y a rien. Aucune
transgression et, au bout des comptes, aucune subversion possible. On ne peut dépasser le vide ni par le
haut, ni par le bas. L’art, le désir qu’il exige, ne peut rien exprimer, sacrifier, violer pour faire surgir, qui lui
viendrait de l’extérieur. Rien, plus rien, reconnaît Bataille, qui "soit incontestablement sacré". S’il veut
vivre pourtant, l’art doit avoir la force d’être prêtre et victime, "d’atteindre à l’instant sacré par ses seules
ressources" pour "créer de lui-même", sur et dans le vide, à l’écart de "toute réalité passée ou présente",
sa "réalité propre".

L’enjeu contenu dans cette ou ces réponses, on ne peut l’estimer en terme de représentations, pour la
raison simple qu’à ce moment et dans ces conditions il n’y a rien à re-présenter mais tout à présenter, un
monde à faire lever. L’enjeu doit être évalué en terme de création, d’arrachement et de rupture, autrement
dit de sacrifice.
1 »

Le sacrifice est un geste désintéressé, absolument gratuit. S’il y avait une forme d’intérêt dans l’acte
sacrificiel, la notion même de sacrifice s’évanouirait. C’est cette incertitude dans la prise de risque qui définit
la valeur de sacrifice. Si tout sacrifice était nécessairement suivit d’effet, l’échange serait homogène et
continue. C’est la rupture induite par l’incertitude qui en fait la force symbolique. Tout n’est pas joué
d’avance. Le monde dans cette opération, apparaît malléable et liquide.

C’est parce qu’après le geste du sacrifice, plus rien n’est certain, que l’homme peut accéder, tout du moins
symboliquement, "au sommet", au niveau des puissances agissantes du monde. Parce qu’ « à ce
moment : jusqu’à la vraisemblance du monde se dissipe
2 . »

HEIMONET Jean Michel, Le mal a l’oeuvre, Georges bataille et l’écriture du sacrifice. Marseille, Parenthèses, 1986, p 113.
BATAILLE Georges, L’expérience intérieure, Paris, Gallimard, 2008, p 177.