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Lâcher prise, disent-ils

Pour votre santé, il est recommandé de ne pas fumer, de limiter les aliments gras, salés, sucrés, et de penser droit. Pour votre sécurité, il vous est demandé de suivre scrupuleusement votre GPS afin d’éviter les sorties de route, de faire bon usage du correcteur orthographique, de vous tenir à distance de tout élément perturbateur, déviant, frondeur, menaçant, rebelle, accidentogène.
« Accidentogène » : formidable néologisme forgé par les sociologues et autres chercheurs de la prévention routière, pour caractériser tout ce qui porte en soi la possibilité du risque. L’aide à domicile, le gibier, la politique peuvent être accidentogènes. La vie est accidentogène.
Remède à la tyrannie stérilisante de la perfection, antidote à l’obsession anesthésiante du principe de précaution, ce livre vous aidera à lâcher prise ! Plutôt que de lui tourner le dos ou de l’ignorer, remettons l’accident au goût du jour en lui rendant ses vertus créatrices.

En 1963, l’artiste américain Robert Rauschenberg connaît une mésaventure avec l’une de ses lithographies. Alors qu’il en avait imprimé quelques exemplaires, la pierre utilisée se brise en deux, faisant apparaître une faille magistrale au cœur de l’œuvre. Un nouvel essai avec une autre pierre ayant offert le même résultat, l’artiste accepte finalement la cassure, et l’embellit même d’éclats calcaires ajoutés dans la marge inférieure. Il nomme l’œuvre ainsi obtenue, avec humour et provocation, Accident. En accueillant l’accident, Rauschenberg transforme ce qui aurait pu n’être qu’une mésaventure en hasard fécond – en accident créateur. Car s’il s’attache à garder une certaine maîtrise, l’artiste n’est pas moins conscient du rôle de l’accident et sait s’en inspirer pour nourrir son œuvre. L’écrivain Ludovic Hary explique que les « accidents de la vie » ont une incidence double sur son œuvre : consciemment, ils influent sur l’ébauche d’un texte, inconsciemment, ils font évoluer son style.

« On ne peut pas comprendre l’accident », affirmait Francis Bacon, pourtant, il est possible de l’observer et de mesurer son influence sur une œuvre. L’accident créateur se décline sous plusieurs formes, de la simple inspiration à l’authentique revendication.
L’ouverture au hasard, à l’imprévu, signe l’entrée de la modernité artistique dans l’ère du soupçon et du rêve. À l’image des photographies de Sarah Moon ou de Thomas D. Eaton, qui intègrent grattages et salissures, l’accident ouvre une faille et donne naissance à un univers onirique.

Mais quand c’est le médium utilisé qui prend le pas sur l’artiste pour devenir lui-même créateur, qui est l’auteur de l’œuvre d’art ? Qui en détient le sens ? L’appareil photographique que Miroslav Tich fabrique lui-même à partir de boîtes de conserve, tuyaux de plastique, et verres de lunettes repolis, les contraintes drastiques d’écriture des oulipiens, ou à l’extrême, la création par ordinateur dans l’art numérique sont autant de manières inventées par les artistes pour court-circuiter la création.
Systématisé, provoqué et revendiqué, l’accident peut devenir lui-même technique de création. « Je suis le prophète du délabrement et le pionnier du chaos, car rien ne peut naître que du chaos », déclare Miroslav Tich, et en cela il rejoint Francis Bacon. Artistes iconoclastes, pour qui l’accident seul permet d’atteindre l’essence même de l’art.

L’accident dans l’art est toujours l’affirmation d’une mise en danger, car il signe la perte de contrôle de l’artiste, affirme l’autonomie de l’œuvre et par là, la multiplicité des interprétations. Multiplicité que l’on retrouve dans le présent ouvrage où l’accident a été parfois astucieusement pris au pied de la lettre.
En réunissant des artistes sur le thème de l’accident créateur et en disposant leurs œuvres au sein d’une maquette savamment accidentée, nous avons souhaité faire la part belle à l’imprévu. À l’heure où tout se veut prescrit, organisé et maîtrisé, l’Accident créateur ouvre une parenthèse en redonnant ses droits à l’erreur et invite le lecteur à retrouver les vertus de l’accident agitateur, provocateur et libérateur.

Accident créateur, éditions Université Paris-Sorbonne, 2009, Paris.